Le mythe du décrochage européen
Vous avez toutes et tous entendu cette petite musique : l’Amérique s’envole ; l’Europe décroche. C’est l’idée à la mode, à Bruxelles comme à Washington.
Un leitmotiv du pouvoir trumpiste, repris jusque dans la désormais célèbre stratégie de sécurité nationale de la Maison Blanche.
« L’Europe occidentale », y est-il écrit, « a vu sa part dans le PIB mondial baisser, faute notamment à la multiplication des régulations entravant l’innovation et la productivité ».
Les partis conservateurs européens relaient cette antienne pour exiger des dérégulations à tout va : fin du Green Deal, remise en cause du devoir de vigilance pour les multinationales, abandon de l’impôt minimum sur ces dernières.
Cette semaine à Bruxelles, l’ambassadeur américain auprès de l’Union européenne a entonné à son tour ce refrain, prétendant que les États américains les plus pauvres, comme le Mississippi ou la Virginie occidentale, jouiraient désormais d’un niveau de vie supérieur à l’Allemagne1.
Tout cela, cependant, ne repose sur rien.
L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé eldorado américain, sous-bassement de l’offensive dérégulatrice qui triomphe ces jours-ci en Europe, ne tient pas la route.
Elle repose sur trois mythes, que nous allons déconstruire un par un.
Le mythe de la croissance américaine
Premier mythe : celui d’une croissance américaine qui s’envolerait.
A première vue, les statistiques semblent donner crédit à cette hypothèse : le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis – c’est-à-dire la valeur de la production réalisée sur le sol américain – semble augmenter plus vite que celui de l’Union européenne depuis 15 ans.
En réalité, c’est d’abord parce que la population croît plus rapidement en Amérique.
Mais surtout, cette croissance est annihilée par l’explosion du coût de la vie outre-Atlantique. Une fois corrigé des différences de niveaux de prix, il n’y a aucun miracle américain, pas plus qu’il n’y a de stagnation européenne.
Le PIB par habitant, corrigé des différences de coûts de la vie, a augmenté de 70 % aux États-Unis depuis 1990, contre 63 % dans l’UE-27.
Cela correspond à une croissance annuelle moyenne de 1,6 % aux États-Unis, contre 1,5 % dans l’Union européenne.
Les États-Unis ont certes mieux performé depuis la crise du Covid, mais à moyen terme il n’y a guère de divergence notable.
La stratégie de sécurité nationale américaine déplore la baisse de la part du PIB européen dans le PIB mondial (graphique de gauche ci-dessous).
Une fois que l’on corrige des différences de coût de la vie entre pays, on observe exactement la même baisse pour les États-Unis (graphique de droite).
L’Union européenne, comme les États-Unis, ont vu leur part du PIB mondial baisser de 20 % en 1995 à 15 % aujourd’hui.
Le mythe de l’Europe improductive
Deuxième mythe : celui d’une Europe improductive.
Les États-Unis (340 millions d’habitants) sont moins peuplés que l’Union européenne (450 millions d’habitants), mais pèsent autant dans le PIB mondial.
Le PIB par habitant des États-Unis est donc supérieur à celui de l’UE, de 35 % environ.
Mais contrairement à une idée tenace, cet écart ne s’explique pas par un manque de productivité en Europe. La raison en est toute autre : les Européens ont plus de temps libre – davantage de vacances et une durée hebdomadaire du travail plus faible.
En matière de productivité, l’Union européenne fait presque jeu égal avec les États-Unis. Dans les six pays « cœur » de l’Union européenne (l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Belgique), noyau dur qui regroupe 290 millions d’habitants, soit à peine moins que les États-Unis (340 millions), la productivité est quasiment identique à ce qu’on observe en Amérique.
Dans les deux cas, les travailleurs produisent 60 euros en moyenne par heure travaillée, selon les données les plus récentes du Laboratoire sur les inégalités mondiales.
Si l’on élargit l’analyse à l’ensemble de l’Union (450 millions d’habitants), la productivité est légèrement plus faible qu’aux États-Unis, en raison de niveaux de productivité plus faibles en Europe de l’Est.
L’écart reste néanmoins modéré.
D’après les statistiques de l’Organisation internationale du travail, le PIB par heure travaillée (soit la mesure usuelle de la productivité) s’élève à 81,8 dollars aux États-Unis, à 83 dollars en Europe occidentale et à 71,1 dollars dans l’UE-272.
Et il n’y a aucune « sclérose » européenne : la productivité progresse au même rythme en Europe qu’aux États-Unis.
Le mythe du productivisme
Mais surtout, toutes ces mesures, qui se bornent à mesurer la production de biens matériels et de services, souffrent d’une perspective bien trop restrictive.
Les Européens bénéficient de davantage de temps libre que les Américains, d’une espérance de vie plus élevée et de niveaux d’inégalités plus faibles – tout cela à productivité grosso modo comparable.
Quelle que soit la façon dont on regarde les choses, il s’agit là d’une performance économique nettement supérieure.
Et même si l’on se borne à une perspective productiviste étroite, l’UE-27 fait sans doute mieux que les États-Unis, pour une raison simple : sa plus grande sobriété.
Les États-Unis produisent certes 81 dollars de valeur brute par heure travaillée, mais au prix d’un coût environnemental particulièrement élevé.
L’UE-27, elle, produit 71 dollars par heure, avec des émissions de carbone très sensiblement inférieures.
Davantage de loisirs, de meilleures performances de santé, moins d’inégalités et moins d’émissions de carbone, le tout avec une productivité globalement comparable : les Européens peuvent être fiers de leur modèle de développement, dans l’ensemble nettement plus probant.
Cela ne signifie évidemment pas que l’UE n’ait aucun besoin de réformes. Mais il ne faut pas se tromper de combat.
L’urgence n’est pas à dérégulation, mais à l’investissement dans l’éducation, les universités, la recherche, les infrastructures publiques et la transition énergétique, qui constitueront à l’avenir, comme par le passé, la clé de notre prospérité collective.
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Lors d’un dîner organisé par Politico pour son classement annuel des « 28 personnalités les plus influentes d’Europe », à la tête duquel figure Donald Trump.
Les statistiques du Laboratoire sur les inégalités mondiales mesurent la production nette de dépréciation, là où celle de l’OIT mesurent la production brute de dépréciation, d’où des niveaux de productivité plus élevé. Cela n’affecte que marginalement les comparaisons internationales.







Ce post est doublement trompeur.
D’abord parce que vous montrez l’évolution en pourcentage du PIB par habitant depuis 1990, plutôt que la différence absolue. Cela permet d’occulter commodément le fait que les États-Unis partaient d’un niveau initial plus élevé ! Or, lorsqu’on applique (presque) le même taux de croissance à deux valeurs différentes, l’écart absolu entre elles augmente. En utilisant la même source, en 1990 le PIB par habitant était de 44 379 $ aux États-Unis contre 33 427 $ dans l’UE. Aujourd’hui, ces chiffres sont respectivement de 75 492 $ pour les États-Unis et de 54 191 $ pour l’UE. L’écart absolu est donc presque passé du simple au double, d’environ 11 000 $ à 21 000 $.
Ensuite, parce que l’échelle de votre graphique sur la productivité horaire est non linéaire (Fig. 23), ce qui minimise artificiellement les écarts dans la partie haute de l’échelle. Là encore, en utilisant les mêmes données de l’OIT (que je n’ai pu retrouver qu’à partir de 2005), la productivité horaire était en 2005 de 63,1 $/heure aux États-Unis contre 56,8 $/heure dans l’UE. En 2025, elle atteint 81,8 $/heure aux États-Unis et 71,1 $/heure dans l’UE. L’écart entre les États-Unis et l’UE a donc augmenté de 67 % en vingt ans, ce qui n’apparaît pas sur le graphique en raison de l’échelle choisie. Le constat est identique dans le « noyau dur » que vous évoquez. En 2005, la productivité horaire de la France était supérieure de 11 % à celle des États-Unis ; elle est aujourd’hui inférieure de 2 % (toujours selon les données de l’OIT).
Enfin, vos chiffres masquent l’immense hétérogénéité qui existe entre les pays européens. Des pays comme les Pays-Bas et le Danemark ont suivi le rythme des États-Unis (voire les ont dépassés) en termes de PIB par habitant et de productivité horaire depuis les années 1990, tandis que des pays comme la France et l’Italie ne l’ont pas fait. Les raisons de ces écarts relèvent bien sûr du débat.
Vous avez toutefois raison sur deux points : le temps libre constitue une immense richesse en soi, et nous devrions davantage investir dans notre avenir et dans la transition verte. Les États-Unis ont leurs propres problèmes, bien plus graves que les notres, et je ne suggère certainement pas de les imiter. Ne minimisons simplement pas le fait que, dans l’ensemble, nous sommes aujourd’hui en train de décrocher économiquement.
Merci M. Zucman de remettre quelques pendules à l'heure.
On pourrait dire que l'Amérique trumpiste a adopté le slogan "Fake it until you make it" avec un mélange de considérations nauséabondes sur l'ethnicité, supposée ou réelle, des européens